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Le geste du matin passé au crible scientifique : danger des sels d’aluminium dans les antitranspirants, ce que révèlent les données scientifiques

Auteurs : Dr ZITOUT Amira Hania, Dr DAOUD Lamia, Dr BOUMARAF Khawla

Sept heures trente, salle de bain. Un geste accompli sans y penser depuis l’adolescence : l’antitranspirant, appliqué en une seconde, glissé dans le sac, oublié aussitôt. Et pourtant, depuis une vingtaine d’années, ce geste nourrit une inquiétude persistante : et si les sels d’aluminium qu’il contient n’étaient pas tout à fait sans risques pour le sein ? Une revue de la littérature scientifique démêle le vrai de l’incertain.

Cet article est une contribution de l’Algerian Society of Cosmetology.

Un geste sans histoire

Dans la salle de bain, l’antitranspirant est de ces produits qu’on ne regarde plus. Il accomplit pourtant un travail précis. Ses sels d’aluminium (chlorohydrate d’aluminium, complexes d’aluminium et de zirconium) forment un bouchon temporaire à la sortie des glandes sudoripares et réduisent ainsi la transpiration.

C’est cette régularité qui a attiré l’attention des chercheurs. Un produit appliqué chaque jour, pendant des décennies, à quelques centimètres du sein : la question d’une exposition cumulée s’est posée naturellement.

Sels d’aluminium et cancer du sein : l’association qui fait parler

Le cancer du sein est le cancer le plus fréquent chez la femme : Selon les données de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), environ 2,3 millions de nouveaux cas ont été recensés dans le monde en 2022. En Algérie, le Réseau national des registres du cancer (RNRC) rapporte plus de 14 000 nouveaux cas en 2023.

Or une part importante des tumeurs se situe dans la zone supérieure externe du sein, tout près de l’aisselle, là où l’on applique ces produits.

Ce voisinage a suffi à faire naître une hypothèse. Mais une hypothèse n’est pas une preuve. Pour savoir ce qu’il en reste, une revue de la littérature menée à la Faculté de Pharmacie d’Alger (dans le cadre d’un master en cosmétologie et dermopharmacie) a passé en revue 23 travaux scientifiques.

Au laboratoire, des signaux qui font lever un sourcil

Premier étage : l’éprouvette. Des cellules mammaires humaines, cultivées en laboratoire, ont été exposées à des sels d’aluminium. Les observations interpellent. Dans ces conditions, l’aluminium semble freiner des protéines chargées de réparer l’ADN, dont BRCA1 et Rad51. Il semble aussi imiter en partie l’action des œstrogènes, ces hormones qui stimulent la croissance de nombreux cancers du sein, ce qui lui vaut le nom de « métalloestrogène ». Enfin, les cellules exposées se déplacent plus vite et perdent une partie de leur frein naturel à la multiplication.

Spectaculaire ? Oui. Mais ces expériences se déroulent sur des cellules isolées, sans peau pour les protéger, sans système immunitaire, sans les filtres de l’organisme. Ces résultats ne permettent pas à eux seuls de conclure que l’aluminium des antitranspirants produit les mêmes effets dans un corps humain.

Du flacon au sein : l’aluminium sur la piste

Deuxième étage : les tissus. Des analyses ont retrouvé de l’aluminium dans le tissu mammaire, dans le liquide prélevé au niveau du mamelon et dans celui de certains kystes du sein. Détail qui a fait réagir : il semble se concentrer davantage dans la partie externe du sein, côté aisselle.

Autre pièce du puzzle : sur des échantillons de peau humaine testés en laboratoire, la peau fraîchement rasée laisse passer davantage d’aluminium que la peau intacte. Une piste plausible sur la manière dont il pourrait franchir la barrière cutanée, qui reste pour l’instant une observation de laboratoire.

Mais l’aluminium est omniprésent dans notre environnement. On en retrouve aussi dans des tissus sains, et les résultats divergent quand on compare tissus malades et tissus sains. Sa présence ne dit donc ni d’où il vient, ni s’il joue un rôle dans la maladie.

Chez les femmes, le récit se brouille

Reste l’essentiel : que se passe-t-il chez les femmes elles-mêmes ? Trois travaux seulement, sur les 23, répondent à cette question, et ils ne racontent pas la même histoire.

Le premier compare 209 femmes atteintes d’un cancer du sein à 209 femmes indemnes. Il relève un risque plus élevé chez celles qui déclaraient utiliser ces produits plusieurs fois par jour avant 30 ans. Le chiffre avancé, environ quatre fois plus, frappe les esprits, mais il est très imprécis : la fourchette statistique va d’un risque à peine augmenté à près de quinze fois plus. Il concerne de plus un sous-groupe très précis.

Le deuxième, réalisé auprès de 437 patientes, observe que celles qui déclaraient l’usage le plus fréquent (associé au rasage) avaient été diagnostiquées plus tôt : 52,6 ans en moyenne, contre 67,3 ans pour les non-utilisatrices. Mais il ne comprend que des femmes malades, sans groupe de comparaison. Il ne permet donc pas de conclure à une cause.

Le troisième, 384 patientes et 384 femmes en bonne santé, ne trouve aucune différence : à peu près la même proportion d’utilisatrices dans les deux groupes.

Pourquoi la réponse se dérobe

Chaque étage de la démonstration a ses angles morts.

Au laboratoire, les conditions sont éloignées de la vie réelle. Par ailleurs, les résultats spectaculaires sont plus souvent publiés que les résultats sans effet, ce qui peut donner une image déformée.

Dans les tissus, il est impossible de savoir si l’aluminium était là avant la maladie ou s’il s’accumule dans des tissus déjà atteints. La zone supérieure externe du sein est aussi plus riche en tissu glandulaire : cela pourrait expliquer à la fois la fréquence des tumeurs et l’accumulation de substances, indépendamment des produits sous les bras. Enfin, l’aluminium étant partout, les contaminations lors des analyses sont faciles.

Chez les femmes, les données reposent sur des questionnaires : il faut se souvenir de ses habitudes d’il y a vingt ou trente ans, et les personnes malades peuvent se rappeler leur passé différemment. Les groupes sont modestes et d’autres facteurs, comme l’âge ou les habitudes de vie, brouillent la lecture.

Ce que cela change pour la cosmétique

Les grandes institutions sont prudentes. Aux États-Unis, le National Cancer Institute et l’American Cancer Society estiment que les connaissances actuelles ne permettent pas d’établir un lien de cause à effet. En Europe, le Comité scientifique pour la sécurité des consommateurs considère l’aluminium comme sûr en cosmétique, à condition de respecter des plafonds stricts :6,25 % pour les produits non pulvérisés (roll-ons, sticks) ; 10,60 % pour les sprays.

Toutes ces institutions reconnaissent que des recherches restent nécessaires sur l’usage prolongé, l’absorption par la peau et les mécanismes biologiques en jeu.

Dans les rayons, la tendance « sans aluminium » a de quoi séduire. Ces résultats ne permettent pas à eux seuls de conclure qu’un déodorant sans sels d’aluminium est plus sûr, ni qu’un antitranspirant classique est dangereux. Ce sont deux produits aux fonctions différentes : l’un limite la transpiration, l’autre agit sur les odeurs.

Le conseil à retenir

Rien ne justifie de paniquer ni de jeter son flacon. Si vous préférez appliquer un principe de précaution, des alternatives sans sels d’aluminium existent, à condition d’accepter qu’elles ne bloquent pas la transpiration. Pour vérifier la composition, repérez sur l’étiquette les noms d’aluminium, comme l’aluminium chlorohydrate. En cas d’inquiétude personnelle, votre pharmacien ou votre médecin reste le meilleur interlocuteur.

Ce que la science nous dit

  • Résultat principal : les preuves actuelles ne permettent pas d’établir un lien de cause à effet entre les antitranspirants à l’aluminium et le cancer du sein. Les signaux observés en laboratoire ne se retrouvent pas de façon cohérente chez les femmes.
  • Ce qui a été examiné : 23 travaux, dont une dizaine sur cellules humaines, une dizaine sur tissus, liquides et composition de produits, et 3 seulement auprès de femmes (209 cas et 209 témoins ; 437 patientes ; 384 cas et 384 témoins).
  • Méthode : revue systématique de la littérature (PubMed, Cochrane Library, Google Scholar), sélection selon la méthode PRISMA 2020 par deux relecteurs, synthèse qualitative sans calcul statistique combiné.
  • Principaux résultats : en laboratoire, effets sur la réparation de l’ADN, l’action hormonale et le comportement des cellules. Dans les tissus, présence d’aluminium, notamment côté aisselle, avec des différences inconstantes entre tissus malades et sains. Chez les femmes, résultats contradictoires.
  • Ce qu’on peut réellement conclure : la question reste ouverte, et n’est ni prouvée ni écartée. Il manque de grands suivis de femmes sur de nombreuses années, avec une mesure réelle de l’exposition.

Beauté : qu’est-ce que cela change ?

  • Consommateurs : pas de raison de s’alarmer sur la base de ces données. Le choix d’un produit sans aluminium relève de la précaution personnelle, pas d’une sécurité démontrée.
  • Marques : l’étude ne permet pas de revendiquer qu’un produit « sans aluminium » est plus sûr. Une communication honnête distinguera la fonction du produit (odeurs ou transpiration) de toute allégation de santé.
  • Formulateurs : les plafonds européens (6,25 % et 10,60 %) restent le cadre de référence. Les questions ouvertes portent sur l’absorption cutanée et l’exposition cumulée.
  • Pharmaciens et dermatologues : un rôle de pédagogie. Expliquer la différence entre un signal de laboratoire, une présence dans les tissus et un risque démontré chez l’humain.
  • Industrie cosmétique : le besoin d’études de qualité, avec mesure objective de l’exposition plutôt que des questionnaires, est un enjeu de crédibilité pour tout le secteur.

Conclusion

Le geste du matin n’a pas changé : un passage rapide sous chaque bras, et la journée commence. Ce qui change, c’est notre manière de le regarder. La science de la beauté ne consiste pas à distribuer des verdicts, mais à savoir dire ce qui est démontré, ce qui est plausible et ce qu’on ignore encore. Sur l’aluminium des antitranspirants, la connaissance est en cours d’écriture. Entre l’éprouvette et la salle de bain, il y a tout un corps humain, et c’est là que les prochaines réponses devront se chercher.

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